ROMÉO ET JULIETTE

Encore un mythe. Huit ans après le succès de Faust, Charles Gounod s’empare de l’œuvre de Shakespeare pour en tirer un opéra, accueilli dès sa création par un triomphe éclatant. La musique en est à la fois légère et passionnée, rêveuse et brillante, tendre et tragique, et sa progression dramatique en fait un des chefs-d’œuvre de l’opéra français.

Pour sa douzième édition, l’Atelier Opéra Val de Loire retrouve avec plaisir Didier Girauldon, qui mettra en scène ce récit d’amour et de mort. Roméo et Juliette, c’est la quête d’absolu qu’il y a en chacun de nous. C’est la jeunesse et la passion érigées en art. Quel que soit notre âge, nous nous reconnaissons tous dans les personnages de Shakespeare. On vibre de colère à la mort de Mercutio, on frissonne au réveil de Juliette… Et si l’on connaît tous l’histoire, on ne se lasse pas de l’entendre.

Depuis treize ans que je présente des opéras, il est une œuvre que je cite régulièrement comme l’histoire d’amour ultime : Roméo et Juliette. Une histoire tellement connue qu’elle en est devenue presque une évidence, un mythe que chacun croit connaître avant même d’en entendre une seule note. Mais justement : que reste-t-il à raconter lorsque tout semble déjà avoir été dit ? Et surtout, que se passe-t-il lorsque l’on revient à l’œuvre originale, à la musique qui donne chair, souffle et émotion à cette histoire ?

C’est enfin l’occasion de me frotter à Roméo et Juliette de Gounod.

Cette rencontre avec Gounod n’est d’ailleurs pas nouvelle. Elle remonte à juillet 1992. J’ai alors seize ans et je joue Faust dans la fosse d’orchestre, à Loches, sous la direction de Jean-Marc Cochereau, et en compagnie de plusieurs des musiciens qui composent aujourd’hui l’Inattendu (orchestre symphonique) aujourd’hui. Je découvre cette musique de l’intérieur, au plus près des instrumentistes, du chant, du théâtre. Et c’est une révélation : je veux faire ce métier.

Depuis, la musique de Gounod ne m’a jamais quitté. Elle possède une générosité immédiate, une sensualité qui ne cherche jamais à se cacher et une capacité extraordinaire à faire naître l’émotion sans avoir besoin de la forcer. Il y a aussi chez lui une dimension profondément sacrée. Elle traverse sa musique, parfois explicitement, parfois de façon plus souterraine. Elle ne me gêne absolument pas : au contraire, elle me semble essentielle. Car dans cette œuvre, l’amour n’est pas seulement une affaire de sentiments humains. Il prend progressivement une dimension presque spirituelle, comme si les deux amants étaient emportés vers quelque chose qui les dépasse.

Gounod ne raconte pas simplement la naissance d’un amour. Il en raconte l’absolu.

L’œuvre est, à mes yeux, profondément faite de lignes. Les lignes mélodiques, d’abord : celles des voix qui se cherchent, se répondent, se rejoignent ou se séparent. Chez Gounod, elles semblent parfois vouloir échapper à ce que l’on attend d’elles, tout en restant d’une évidence redoutable. Les lignes harmoniques, ensuite, qui font évoluer la couleur et la tension de la musique avec une inventivité qui me fascine. Et puis il y a les lignes du destin : tout semble d’abord les séparer, mais chaque scène, chaque rencontre trace plus précisément le chemin qui les conduit l’un vers l’autre.

C’est cette architecture de lignes — musicales et dramatiques — qui demande une mise en scène à la hauteur. La rencontre avec Didier Girauldon prend ici tout son sens. Son travail sur les lignes dans Tosca, en 2022, m’avait particulièrement frappé : la précision des trajectoires, la construction des espaces, la façon dont chaque déplacement participait pleinement au récit.

Ne pas chercher à fabriquer artificiellement du spectaculaire ou à moderniser ce qui reste terriblement actuel : la passion amoureuse, la fatalité, le conflit des familles. Simplement faire confiance à l’œuvre, à sa musique, et à la puissance de ses lignes pour porter le récit.

Et surtout, faire entendre cette musique avec l’enthousiasme de celui qui, trente-quatre ans après avoir découvert Faust dans une fosse d’orchestre à Loches, retrouve Gounod avec le même émerveillement.

Cette fois, ce sera Roméo et Juliette.

L’histoire d’amour ultime.

Enfin.

Clément Joubert – Directeur artistique

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